Le pianiste américain Bruce Brubaker poursuit son exploration de l’œuvre ambient de Brian Eno avec son nouvel album Eno Piano 2, dont la sortie est prévue le 25 octobre 2024 sur le label InFiné.
Si on s’accorde à attribuer à Brian Eno, la paternité de la musique ambient, l’anecdote entourant la genèse de ce nouveau courant musical apparu au début des années 70 est depuis devenue une légende laissant sous-entendre qu’en quelque sorte, la musique ambient aurait émergé à travers une épiphanie vécue par Eno. Une histoire racontée des centaines de fois, toujours subtilement différemment.
Nous sommes en 1975. Brian Eno, renversé par un taxi, se retrouve cloué au lit chez lui pendant plusieurs semaines suite à une courte hospitalisation. Son ex-compagne et amie, Judy Nylon, lui rend visite avec un disque de musique pour harpe du XVIIIe siècle qu’elle a acheté en chemin. Avant de partir, elle lance le disque à faible volume, la musique peine à se faire entendre au-dessus du crépitement d’une forte pluie à l’extérieur. Une fois seul, Brian Eno se retrouve immobile, incapable de se lever pour ajuster le volume ou arrêter le disque. Il se trouve ainsi embarqué, contre sa volonté, dans une expérience sonore nouvelle, incapable de distinguer la musique des bruits environnants. Peu à peu, il cesse de lutter et commence à se concentrer sur les mélodies provenant du vinyle, laissant sa perception glisser vers un autre niveau d’écoute qu’il n’avait jusqu’alors, jamais expérimenté. Cet état quasi méditatif lui permet d’appréhender les sons comme un espace sonore où la musique peut être vécue et expérimentée à divers degrés d’implication physique et intellectuelle. Pour la première fois depuis Satie, la musique devient à la fois harmonie, espace et décor. Peu après, Eno publiera Discreet Music sur son label Obscure Records.
Pour cette histoire, tout comme pour la musique ambient, c’est à force de répétitions et de réarrangements, qu’ils soient aléatoires ou intentionnels, qu’un évènement sorti du hasard se transforme progressivement en une forme de vie embryonnaire, détachée de son origine.
En réalité, les premières manifestations de la musique ambient se font sentir au début du XXe siècle, à travers les œuvres concomitantes de Claude Debussy et d’Erik Satie, notamment sa « musique d’ameublement », laquelle ouvrira la voie au minimalisme américain, de John Cage à Philip Glass et inspirera Eno en 1978 pour son album Ambient 1/Music for Airports, oeuvre manifeste de l’ambient.
Conscient de cet enchevêtrement conceptuel et musical où le piano tient une place centrale, Bruce Brubaker prête sa voluptueuse expressivité à une seconde exploration de la musique de Brian Eno. Avec pour seul matériau un piano Steinway, accompagné d’archets électromagnétiques générant de longs bourdons en lieu et place des synthétiseurs présents dans les versions originales, Brubaker métamorphose son instrument en un Eno Piano, sublimé par les technologies récentes de spatialisation mises au point par l’IRCAM.
À l’image des Gnossiennes et Gymnopédies de Satie, 1/1, dans sa version initiale, déploie des mélodies bâties autour de quelques notes éparses, répétées inlassablement, tout en préservant la sérénité du silence. Dans la version d’Eno Piano 2, réduite à 4 minutes et 33 secondes — un clin d’œil à la célèbre pièce de John Cage —, le piano de Brubaker est au cœur de l’œuvre, révélant une enivrante richesse harmonique. L’ampleur et la profondeur de chaque note sont le fruit du travail minutieux d’Alexandre Cazac (fondateur d’InFiné) et de Martin Antiphon (producteur et ingénieur) en production et post-production.
Pour sa réinterprétation de 1/2, Brubaker propose deux versions semblables à deux temporalités. Sur la première, les archets électromagnétiques de Florent Colautti semblent ralentir le temps et nous envelopper dans une atmosphère suave et cotonneuse, alors que sur la seconde version les drones aériens s’entremêlent aux notes délicates de piano acoustique. Ces deux alternatives se côtoient comme des réalités parallèles en proie à notre perception toute subjective du temps s’écoulant à l’intérieur et en dehors de nous. C’est un peu comme observer les nuages depuis le hublot d’un avion.
Dans cet entre-deux mondes, se trouve ’Failing Light’ clôturant l’album ‘Ambient 2/Plateaux Of Mirror’ de 1980. Le morceau repose sur le jeu d’Harold Budd, pianiste et compositeur emblématique de la scène ambient, auquel se superpose le traitement sonore et la production de Brian Eno. La relecture de Bruce Brubaker est une épure. Ne subsiste que mélodie et espace, se combinant l’un à l’autre, échafaudant une vaste architecture immatérielle : un monde à l’intérieur du monde.

En utilisant des archets électromagnétiques et d’autres moyens de faire vibrer le piano, j’ai voulu créer un nouvel instrument, un « Eno Piano »
La rencontre entre la musique d’Eno et l’extraordinaire capacité d’adaptation de Brubaker crée des ponts subtils entre les strates de l’ambient, du minimalisme et de la musique classique contemporaine. « Le studio d’enregistrement est un instrument », affirme Eno. Dans sa réinterprétation de ‘The Big Ship’, Brubaker substitue les guitares, boîtes à rythmes et synthétiseurs de la version originale par un piano unique, métamorphosé pour l’occasion en véritable « instrument-studio ». La boucle est ainsi bouclée.
Eno Piano 2, permet de se replonger dans les réalisations majeures du père fondateur de la musique ambient. En soumettant une approche plus épurée, limitant le champ des possibles à l’unique champ d’expression d’un piano à queue augmenté d’archets électromagnétique, Bruce Brubaker parvient à déplacer notre niveau d’écoute, recentrant notre attention sur les événements harmoniques nichés dans chaque fragment mélodique de la musique d’Eno.
Avec cet album, Bruce Brubaker ramène l’ambient à ses racines, en renouant avec la pureté des mélodies pianistiques héritées de Satie.
Mickaël Petit © Rivages Sonores
