Au tournant du XXe siècle, un nouvel univers sonore s’ouvre aux compositeurs. Des instruments inédits émergent, électrisant la création musicale : le Theremin, éthéré et spectral, les Ondes Martenot, fascinantes et expressives, puis les synthétiseurs modulaires et leur inépuisable palette de sonorités. Ces instruments offrent alors un vaste terrain de jeu où le son se façonne par tension et modulation. Une révolution est en marche : celle des musiques électroacoustiques, qui font le pont entre l’héritage classique et l’exploration de territoires sonores encore inconnus.

Pour apprivoiser ces outils aux possibilités infinies, deux approches s’opposent : se défaire des règles établies et s’aventurer sur des territoires sonores inexplorés, ou, au contraire, se restreindre en retranscrivant ce qui existe déjà.
C’est ainsi qu’une partie des premières explorations musicales sur ces instruments électroacoustiques se contenta de retranscrire les symphonies les plus « populaires » de la musique classique. Une manière d’imiter avant de créer, limitant la prise de risque à l’usage de l’instrument. D’autres feront le choix du vertige de la page blanche en redéfinissant la composition musicale et la musicalité sur l’autel de l’expérimentation.
Ce soir de février, à la chapelle Sainte-Trinité de Lyon, la musique classique fut tour à tour retranscrite (par Julien Lheuillier), réappropriée (par Arandel & Camille Rhonat), et revisitée (par Jonathan Fitoussi). Trois concerts, trois approches musicales et esthétiques distinctes.
Retranscrire – Julien Lheullier – Inventions

Si nous connaissons Julien Lheuillier sous le nom « Pointe Du Lac » lorsqu’il est accompagné de Richard Francès, on connaît en revanche un peu moins ses influences musicales variées allant d’Alice Coltrane à Brian Eno en passant par Steve Reich et la Kosmische Musik. Pour Inventions, sa création présentée pour la première fois sous le toit de la chapelle Sainte-Trinité, Julien s’est plongé dans le répertoire baroque en retranscrivant les œuvres de Bach et Scarlatti au synthétiseur modulaire, parsemé de quelques moments d’improvisation suspendus, comme une ouverture sur ce qu’aurait pu devenir la musique baroque dans un univers parallèle.
(Se) Réapproprier – Arandel & Camille Rhonat – DJ Set Back to Bach

C’est comme ça qu’on aime la musique : quand elle ne fige pas dans la casserole, mais qu’elle mijote, bouillonne, déborde même, portée par l’audace de celles et ceux qui osent en bousculer les recettes. Ce cadavre exquis imaginé par Arandel et Camille Rhonat n’est pas une relecture sage de Bach, mais une conversation vivante. Une manière de redonner souffle et jeu à une œuvre trop souvent sanctuarisée par des conservatistes de conservatoire. Une preuve, s’il en fallait une, que le passé peut encore faire danser le présent – pour peu qu’on accepte d’être un peu chahuté au risque par moment de flirté avec le Kitch. Il n’y pas de mal à s’amuser avec la musique.
Revisiter – Jonathan Fitoussi – Gustav Mahler / Titan Symphony

Gustav Mahler décrivait sa Première Symphonie Titan comme « l’explosion brutale et désespérée d’un cœur profondément meurtri ».
Pour clore la soirée, Jonathan Fitoussi nous transporte dans sa revisite de cette pièce majeure du Romantisme musical, un moment grandiose et suspendu.
Chaque mouvement de la pièce originale est déstructuré pour devenir un matériau sonore précieux, dans lequel Fitoussi vient sculpter un Poème Symphonique. Dans les mains du fondateur du label Transversales Disques, Titan se transforme en un cristal qui aurait été refacetté. La lumière qu’il reflète et qui nous parvient semble alors toute nouvelle.
Dans cette version transfigurée, la symphonie Titan est découpée en courts motifs vaporeux, lesquels s’enroulent autour de boucles de synthétiseurs modulaires et de textures uniques que seul l’EMS Synthi sait créer. Chaque partie (quatre en tout) semble naître et s’effacer dans un ressac perçu depuis le bord de mer, emportant au loin le chagrin de ce « cœur meurtri ».
Jonathan Fitoussi nous offre ainsi sa vision du Romantisme : plus retenue, plus sensible aussi.
L’explosion devient une caresse, la musique devient silence. Leur empreinte demeure, persistante et rémanente.
Mickaël PETIT © Rivages Sonores
