Le jeu de guitare de Raphael Roginski emprunte des voies inexplorées : il effleure les cordes, les frotte, les percute.
Il ne cherche pas la note juste, mais la texture, la tension, l’éraillement. Car c’est là, dans la complexité des accidents, que se cache la vérité nue, lorsqu’elle se défait de son récit.
Sa musique est un carnet de voyage dont les pages seraient restées intentionnellement vierges, pour ne pas figer le souvenir des paysages traversés, et laisser à la mémoire le soin d’en redessiner les contours.
Elle est comme une rivière qui se dessine au fil du courant, au fur et à mesure qu’on s’y laisse porter.
C’est cette carte postale qu’on adresse à soi-même, poste restante, et qui porte avec elle la mélancolie de lieux qu’on n’a visités qu’en rêve.
En l’écoutant, j’ai dérivé longtemps, guidé par des mélodies d’ailleurs, qui n’existent qu’en hors-champ.
Et là où j’ai été emporté, je n’ai trouvé personne — pas même mon ombre — mais un paysage vaste comme l’amour d’un enfant.
Je n’étais jamais allé jusque-là. Plus loin que l’autre rive. Là où la mer et le ciel se confondent, comme dans une photo en noir et blanc d’Hiroshi Sugimoto.
Je n’étais jamais allé aussi loin. Assez loin pour oublier d’où je suis parti.
Mais pas d’où je viens, ni qui je suis. Pour cela, il me suffisait de rester à la place qu’on m’avait attribuée, à essayer tant bien que mal d’être celui qu’on attendait de moi.

Partir : la possibilité d’un printemps
Raphael Roginski a cette façon bien à lui de faire sonner son instrument, s’affranchissant des règles et des frontières imposées par un académisme prudent.
Il leur préfère l’émotion et la nuance, et je me dis que c’est peut-être cela — cet élan, cette pulsion, ce sursaut, comme un réveil brutal — qui nous pousse soudain à partir : s’extraire de ce qui nous limite et nous contraint. De ce qui nous enferme.
À moins que ce ne soit le besoin de laisser quelque chose derrière soi ?
Ou, au contraire, d’aller chercher ce qui manque à notre existence — la dernière pièce du puzzle ?
Sa musique n’est pas une musique du monde, mais celle d’un monde. Un monde des possibles, où l’on s’autorise encore à espérer le printemps.
Et dans cette attente fragile persiste la certitude sourde que rien n’est immuable.
Mais il reste l’espoir que ce qui se dérobe peut renaître autrement.
Comme la végétation qui repousse, obstinée, sur les cendres.
Un bourgeon sur la terre noire. Fragile et courageux.
Éloge de l’errance : se perdre avec le nord
Se perdre, c’est peut-être tenter de se semer soi-même.
Rester en mouvement, toujours, pour ne pas laisser place à la réflexion — et donc à la compréhension de qui nous sommes ?
Alors on bouge, on s’évite, on avance sans relâche, pris dans une fuite en avant qui ne dit pas son nom.
Mais j’aime à penser qu’un jour, le mouvement se défait de son urgence, acceptant le détour et la bifurcation comme des opportunités plutôt qu’un évitement.
Raphael Roginski raconte tout ça à travers l’expérimentation de son instrument et dans ses mélodies comme des trajectoires sinueuses.
Elles nous disent que l’errance cesse d’être une menace dès lors qu’on l’observe comme une ouverture.
Un territoire informe. Une géographie mouvante.
La route, parfois, se dessine en dehors des tracés.
Et un jour, sans y penser, on se trouve là où l’on ne se cherchait pas.

« Sa musique est un carnet de voyage dont les pages seraient restées intentionnellement vierges, pour ne pas figer le souvenir des paysages traversés, et laisser à la mémoire le soin d’en redessiner les contours. »
L’impossible retour
Alors, qu’est-ce qui nous pousse à revenir ?
A-t-on trouvé ce que l’on cherchait au loin ?
Ou alors a-t-on compris, en chemin, que c’était déjà là — avant même le départ ?
Si revenir, c’est faire preuve d’une forme d’humilité, dire : « J’ai essayé, j’ai échoué »,
qu’est-ce que cela signifie quand le retour nous est impossible ?
Quand on sait, au fond, qu’il n’y a rien qui nous ramène vers ce qui nous a vus grandir.
Parce qu’on ne s’y reconnaît pas, parce qu’on n’y a jamais vraiment eu sa place.
Cet endroit d’où l’on vient ne raconte rien de nous, car on y est, comme on l’a toujours été : un étranger.
Alors on lui préfère cet ailleurs, là où tout peut — peut-être — à nouveau commencer.
Là-bas, il y a de la place pour grandir et résonner.
Un endroit qui nous ressemblerait, à l’image de ce que l’on porte en silence.
Je suis une île. Je crois que je l’ai toujours su.
Un rocher isolé, vulnérable et arasé par ce qui l’entoure.
C’est sans doute la raison de ma fascination pour ces territoires émergeant au milieu de l’infini.
Semblables à des mondes en plus petits, plus « appréhendables », plus intelligibles.
Parce qu’on en voit la fin, comme on voit ses propres limites.
Ce genre d’endroit vous pousse à davantage de sobriété.
Peut-être que cet endroit n’existe que dans mes aspirations.
Un idéal fantasmé, insaisissable — et c’est sans doute mieux ainsi.
Un rêve accompli porte toujours le risque de décevoir.
Alors je plonge dans la musique de Raphael Roginski, et je m’imagine, l’espace d’un instant, habiter cet endroit : un refuge inaccessible, dont je suis seul à connaître le chemin.
J’allais vers ma disparition, convaincu que mon absence passerait inaperçue,
que ma trace se dissoudrait à la première averse.
J’habiterais discrètement la mémoire de ceux que je laisserais derrière moi.
Le temps fera ce que je n’ai pas su faire : laisser passer.
Mes chroniques qui parlent le mieux de la musique sont celles qui n’en parlent pas. Car c’est dans celles-ci que se cache la vérité nue, débarrassée de son récit.
Mickaël Petit © Rivages Sonores
