Julianna Barwick & Mary Lattimore • Tragic Magic : Orphée et les flammes de la cité des anges

Cet article, j’aurais voulu l’écrire il y a de nombreuses semaines, pour vous parler de Tragic Magic de Mary Lattimore et Julianna Barwick, paru sur le label Infiné.
Sans que je le sache encore, ce disque allait se présenter à moi au moment où j’allais en avoir le plus besoin.

De battre mon cœur s’est arrêté

Début février, mon cœur me joue un mauvais tour. Un rappel à l’ordre, à écouter davantage ce qu’il me murmurait depuis des mois, des années peut-être. Il aura fallu qu’il hurle jusqu’à rompre pour que j’entende ce qu’il essayait de me faire comprendre.
Avec le recul, il y avait des signes, comme une brûlure qu’on choisit d’ignorer, préférant couvrir de silence ce qui couve en secret. Jusqu’au moment où ça ne tient plus : le grand incendie.

Quand tout semble se dérober sous vos pieds, la musique reste un point d’ancrage. Un guide pour traverser l’adversité, une formule magique capable de transformer le tragique en force créative. Elle remodèle l’expérience parfois violente du réel, en lui préférant la poésie. Savoir entrevoir la beauté là où elle semblait s’être retirée est une force, peut-être même un acte de résistance.

Ce feu, c’est aussi celui des incendies de Los Angeles, en janvier 2025. Un traumatisme d’une ampleur telle qu’il donne naissance, à des milliers de kilomètres du brasier, à une œuvre d’un apaisement presque paradoxal. Comme si ce temps de co-création entre Julianna Barwick et Mary Lattimore avait permis de transformer la sidération, la tristesse et l’effroi en résilience.

Accueillir les émotions les plus complexes, parfois les plus douloureuses, pour en extraire une matière étrangement apaisée demande du courage.
C’est peut-être là que réside la force de Tragic Magic : se reconstruire après un choc est une épreuve, et la musique apparaît alors comme une voie possible vers un retour à l’équilibre.

C’est en tout cas ce que m’a murmuré cet album durant ces dernières semaines de convalescence.

Guérir et consoler

En 2020, Julianna Barwick publiait Healing Is A Miracle, un album manifeste autour du pouvoir thérapeutique de la musique. Elle y façonnait une matière sonore capable de nous soustraire aux limites du corps, à la pesanteur des pensées et à la violence du monde, tantôt sourde, tantôt frontale. Autour de sa voix se déployaient alors des espaces-refuges, où l’on pouvait, un temps, s’affranchir de l’origine du mal, qu’il soit physique ou psychique.

Dans de nombreuses traditions, le chant s’inscrit au cœur même du processus de guérison. Il devient un langage à part entière, une manière d’entrer en relation avec l’invisible. « Chanter, c’est prier deux fois », écrivait Saint Augustin : une formule qui dit bien la puissance de la voix lorsqu’elle dépasse le simple geste musical pour devenir une passerelle vers le sacré, ou vers soi-même.

À l’image d’une visite au Sacré-Cœur de Montmartre, un soir de pluie, où une affiche à l’extérieur indiquait « Perpetual Adoration ». En entrant dans la Basilique, Barwick et Lattimore entendirent, au-dessus des drones d’orgue, le chant d’une nonne. Un instant suspendu, devenu source d’inspiration pour ouvrir l’album comme on pousse la porte d’un lieu saint.

Dans Tragic Magic et à travers la voix de Julianna, chanter relève moins de la performance que de l’invocation. L’album prolonge l’idée d’une œuvre qui porte en lui, à bas bruit, la caresse de lendemains meilleurs. Il agit comme une enveloppe matricielle, tenant à distance le vacarme d’une époque qui malmène notre santé mentale. Entre instabilité géopolitique et bouleversements climatiques, difficile de ne pas avoir l’impression d’être à bord d’un bateau qui brûle en même temps qu’il coule.

Mary Lattimore, quant à elle, fait éclore, entre ses doigts, avec la délicatesse qui lui est propre, des touches de couleur au milieu de la grisaille. Elle ravive l’espoir là où l’usure et la résignation semblaient avoir pris le pas sur ce qu’il nous restait d’optimisme.

Au-delà du pouvoir de guérison que semble abriter Tragic Magic, c’est une forme de consolation qui s’en dégage. J’en avais besoin, vous aussi, j’en suis certain.

Résonances du passé, mémoire d’aujourd’hui

Certains instruments présents sur l’album semblent porter en eux la mémoire des mélodies qui les ont traversés. Leur usure en conserve l’empreinte, comme la patine garde en elle la trace des gestes passés.

Depuis 2017, la Philharmonie de Paris et le label InFiné travaillent ensemble à faire dialoguer ce patrimoine vivant avec la création contemporaine, en mettant à la disposition des artistes les instruments du Musée de la Musique.

Une manière d’inscrire les œuvres dans la grande histoire de la musique, où le son d’aujourd’hui se nourrit d’hier. Ce partenariat contribue également à offrir aux disques du label InFiné une couleur musicale unique.

Pour Tragic Magic, Mary Lattimore a ainsi pu jouer sur des harpes des XVIIIe et XIXe siècles, dont une Jacob Hochbrücker de 1728, ainsi que des modèles Érard à simple et double mouvement (1799 et 1873). Julianna Barwick, de son côté, convoque des synthétiseurs devenus mythiques comme le Roland Jupiter, le Prophet-5 ou encore le vocodeur VC10 de Korg. Ces résonances acoustiques et textures analogiques issues d’un passé plus ou moins éloigné élargissent la palette sonore de l’album et viennent imperceptiblement habiter chaque titre.

Tragic Magic est un disque du moment présent, un moment de méditation collective que le titre « Melted Moon » vient clôturer de la plus majestueuse des manières.

Orphée et les flammes de la cité des anges

Il y a, dans la juxtaposition du tragique et du merveilleux dans Tragic Magic, une évocation de la mythologie grecque, et plus particulièrement du mythe d’Orphée.

Ce musicien au talent surnaturel, capable, pour ramener sa femme Eurydice parmi les vivants, de fléchir les Enfers et d’émouvoir successivement le Cerbère, Perséphone et Hadès par la seule puissance de sa musique.

Ce voyage légendaire au cœur du brasier et les incendies qui ont transformé Los Angeles en paysage infernal semblent se faire écho. Tous deux théâtres d’un embrasement que seule la musique semble pouvoir apaiser.

Tragic Magic est une invocation à la pluie, sous les traits d’une reprise bouleversante de Rachel’s Song de Vangelis (Blade Runner, 1982), qui débute avec le son de la première averse qui succédera aux flammes. Une pluie ralentie, enregistrée par Mary Lattimore et l’amie et collaboratrice visuelle de Julianna Barwick, Rachael Pony Cassells, qui lui avait envoyé un message pour signaler qu’il pleuvait enfin à Los Angeles.

Alors résonnent les mots du monologue final de Blade Runner : « Tous ces moments se perdront dans l’oubli, comme les larmes dans la pluie. » Mais ici, la musique s’oppose à l’oubli, elle témoigne : un souvenir, une émotion, une trace.

Il n’y a pas de magie sans tragédie

Quelque chose peut encore être sauvé. Voilà ce que nous murmurent Julianna Barwick et Mary Lattimore. Leur musique repousse les enfers, porte l’espoir, comme Orphée cherchant Eurydice, ou comme la pluie qui suit les incendies.

Tragic Magic est un disque qui raconte nos victoires contre l’adversité. Il faut connaître l’ébranlement de la tragédie pour mesurer pleinement la magie qui se cache dans des instants qui, sous leur apparente insignifiance, révèlent une poésie aussi grande que fugace.

Apprendre à porter ce regard, à nouveau, sur ce qui pourrait nous échapper par déficit d’attention alors que c’est essentiel : telle est l’invitation contenue dans le terme japonais mono no aware (物の哀れ). La conscience de l’impermanence.

Mickaël PETIT – Rivages Sonores © 2026

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