Berlin Atonal • More Light

Privés de festivals depuis plus d’un an, nous scrutons le jour béni où nous pourrons revivre une expérience musicale live pour ressentir la musique jusque dans nos entrailles. 
En attendant, nous explorons de nouveaux territoires sonores, profitant de ces nombreux mois d’introspection pour assouvir notre besoin de découvertes.

Lorsqu’il s’agit de rebattre les cartes de la musicalité ou de sortir de sa zone de confort, Berlin Atonal fait figure de référence parmi les festivals consacrés aux musiques électroniques expérimentales. 
Créé en 1982, par Dimitri Hegemann’s (également fondateur du label Tresor), Berlin Atonal n’a cessé d’être à l’avant-poste, en jouant le rôle d’un formidable incubateur, révélant un nombre considérable d’artistes majeurs, Einstürzende Neubauten en figure de proue.

Après une longue interruption entre 1990 et 2013, le festival fait son grand retour au Kraftwerk, ancienne centrale électrique devenue symbole de la culture alternative berlinoise. Chaque année depuis, durant une semaine, ce lieu devient le théâtre de performances visuelles et musicales inédites, pour certaines spécialement élaborées pour l’occasion.

Devant l’impossibilité d’organiser son édition 2020, Berlin Atonal a dû s’adapter en proposant une expérience alternative. Le résultat est More Light une compilation magistrale composée de 19 titres explorant le large spectre des musiques électroniques contemporaines : Ambient, Drone, Noise, Techno …

Si la crise sanitaire et le Brexit, ont considérablement retardé l’arrivée du format physique, l’attente est largement récompensée par un coffret soigné regroupant les 5 EP bénéficiant d’une qualité de pressage à la hauteur de nos attentes. La charte graphique du boxset est  signée Delfina Venditti et apporte une cohérence visuelle à la compilation.

Il serait difficile de détailler en quelques lignes l’étendue sonore de More Light tant les territoires explorés sont nombreux et font tomber une à une les barrières entre les genres, en en faisant un objet musical unique pour celles et ceux qui n’ont pas peur d’être bousculés. Un voyage fait de détours et d’inattendus.

Parmi les titres qui nous ont littéralement soufflé, ‘Wondertomb’, clair-obscur issu de la collaboration entre les 2 parisiens Aho Ssan et Exzald S ouvre l’album et donne le ton en alliant les manipulations vocales de Exzald S aux textures massives et profondes façonnées sur Max/MSP de Désiré Niamké (aka Aho Ssan). 
Lafawndah clôture le premier EP avec ‘A Walk Beside The Beast’, expérience chamanique faite de percussions tribales, de boucles de synthétiseurs enivrantes et de chants oniriques.

Sur le deuxième EP, on retrouve la violoniste Kazakho-Britannique Galya Bisengalieva, avec ‘Aralkum’, élégie néo-classique dont l’espace sonore créé par les nappes de cordes dépeint la disparition de la mer d’Aral.
Le contraste est radical lorsqu’on arrive sur ‘La Parole’ de Nkisi, morceau quasi post-apocalyptique. De quelques accords vaporeux émerge une rythmique techno flirtant avec le hardcore alors qu’une voix féminine scande inlassablement « Every action creates a ripple ».

On reprend notre souffle un court instant avec ‘The Cyg’, collaboration entre Abdullah Miniawy et Carl Gari mariant harmonieusement invocation ethnique et musique électronique avant de se heurter à ‘Isonainen’, raz de marée de textures métalliques et astringentes les plus extrêmes comme seul Vladislav Delay sait les créer.
C’est Lee Gamble qui nous tire encore endoloris de l’abîme grâce à ‘Polis’, track techno hypnotique idéal pour danser en laissant son esprit vagabonder jusqu’à des espaces plus éclairés, à la manière de ‘A Way You’ll Never Be’ de Pablo’s Eye, subtil mélange de spoken word, d’ambient et d’IDM pour terminer ce troisième volet.

L’avant dernier EP est largement marqué par ‘The Hit Of Enlightenment’, possible interprétation de l’allégorie de la caverne de Platon. Ce titre de Labour justifie à lui seul combien Berlin Atonal est un fantastique laboratoire musical s’affranchissant de toute limite et de toute catégorisation. Pendant 12 minutes de pure expérimentation, s’alternent passages de tambours Taiko épique, ambient, drone, hardcore sans mettre à défaut la cohérence de la composition ! On est estomaqué tant ce titre est purement et simplement jouissif. Pour nous remettre de nos émotions, ‘Sufyosowirl’ de Caterina Barbieri nous fait l’effet d’un rafraichissement opportun avec ces boucles de synthétiseur modulaire dans la continuité du merveilleux Ecstatic Computation paru sur les Editions Mego.

Pour terminer, le cinquième et dernier EP débute avec ‘Without Bodies’ par Altar, collaboration entre Paul Jebanasam et Roly Porter que nous écoutons inlassablement depuis la parution de la compilation. Digne d’une bande originale de Blade Runner, ‘Without Bodies’ nous enveloppe dans de belles nappes électroniques dotées d’une granularité envoûtante jusqu’à nous offrir à mi-parcours un climax de synthétiseurs comparable à l’état d’apesanteur obtenu au sommet d’un vol parabolique. Laurel Halo fait durer cet état presque méditatif avec ‘Terrain (Prototype 3c)’ avant que dBridge, puis Hiro Kone/Tot Onyx nous plonge dans une chute vertigineuse jusqu’au centre de la terre avec leur techno radicalement tellurique.

Chaque titre qui compose More Light rentre en résonance avec l’époque que nous traversons et la bipolarité des états émotionnels qu’elle génère. Si Berlin Atonal a su faire preuve d’inventivité pour nous proposer une expérience d’écoute domestique, nous regardons néanmoins vers demain avec l’espoir de vivre la musique dans une expérience cathartique et collective.

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