Leila Bordreuil & Kali Malone • Music For Intersecting Planes : musique quantique

De La Tour-de-Peilz jusqu’aux rives du lac Léman, la nuit semble porter les bourdons entrelacés de Leila Bordreuil et Kali Malone

Au loin, des irruptions accidentelles du réel : le tintement d’un clocher, le bruit d’un moteur.

Fixées dans cet enregistrement, elles ancrent Music for Intersecting Planes dans un instant révolu et que l ’écoute de ce disque ne saura totalement ressusciter. A chaque écoute, c’est une expérience nouvelle, un simulacre de ce qui fût joué ce soir là, à l’intérieur du Temple Saint-Théodule. 

Une unique représentation, à l’origine d’une multitude d’expériences singulières et simultanées que le temps prendra soin de remodeler. N’est-ce pas fascinant ? Dès lors qu’un moment est partagé, il devient multiple, créant une constellation de souvenirs intimes, de perceptions altérées par notre vécu, nos projections et les émotions qui nous traversent.

Raconter ce que l’on n’a pas vécu relève du mensonge, tout comme chercher à revivre ce qui fut vécu tient de l’illusion. Où se cache alors la vérité, sinon dans l’instant présent ?

Savoir que cet enregistrement ne pourra jamais être reproduit à l’identique m’apporte un étrange réconfort.

Nous sommes un vendredi en début de soirée. Alors que le vinyle paru sur le lable Ideologic Organ tourne en boucle sur ma platine et que j’écris cette chronique, me parviennent en superposition à la musique : le chant des oiseaux, l’odeur d’une fin de journée de printemps, minérale, mêlée à une pointe plus âcre de bois humide. Derrière la montagne, les dernières lueurs blondes du jour laissent place à l’obscurité tranquille. Pendant ce temps, les drones de violoncelle, d’orgue et d’ondes sinusoïdales s’étirent à n’en plus finir, comme une passerelle entre ce qui s’achève et ce qui naît.
Là où tombe la nuit, il faut accepter de mourir un peu.

Ce qui se trame dans la musique de Malone et Bordreuil se joue dans la superposition des timbres, là où émergent ces phénomènes d’interférences envoûtants, agitant l’invisible jusqu’aux plus infimes particules de la matière. Tout oscille, vibre, se transforme. L’air, déplacé par les ondes sonores, se trouble, à l’image de la surface du Léman sous l’effet du vent. Rien n’est véritablement immobile, pas même les montagnes, dont les masses dérivent à une échelle qui échappe à nos perceptions. Rien n’est immuable. Tout est mouvement, collision, réagencement.

La lente abrasion de l’archet sur les cordes du violoncelle de Bordreuil. Le souffle presque rauque de l’orgue de Malone. Et là, dans les intersections, quelque chose d’autre apparaît : un infra-monde. Une musique presque quantique, qui se révèle différemment selon le point d’écoute, globale ou focalisée sur ces zones d’intersection où les ondes s’entrelacent et génèrent des motifs texturaux insaisissables. Pour se laisser emporter, il faudra quitter la surface pour les profondeurs, là où le son se transforme, et se laisser guider par le processus plutôt que par le résultat.

Il n’est pas question de mélodie, ce n’est pas aussi évident que ça. Ni de motif rythmique. Non. C’est à la limite de la synesthésie. On croirait presque que l’on peut la toucher, en caresser la surface, plus ou moins abrasive. Un souffle. Une longue et lente expiration.

Le lieu d’enregistrement lui-même devient un acteur essentiel de cette œuvre musicale. Son volume, sa réverbération, ses murs de pierre : tout concourt à modeler le son, à en altérer la texture, comme si l’espace le sculptait autant qu’il l’accueillait. Ce soir-là, à la seule lueur des bougies, le temple Saint-Théodule est un corps que la musique anime en son chœur.

Pour quelle raison je repense à cette toile monumentale d’Anselm Kiefer, aperçue lors d’une exposition à la Kunsthalle Würth, dédiée à l’artiste ? Ce dont je me souviens, c’est qu’elle m’avait absorbé au point d’en oublier son sujet. Je crois qu’il s’agissait de « Lasst tausend Blumen blühen ». Une silhouette, des fleurs comme pétrifiées dans la matière. Mais très vite, mon attention a glissé : du motif vers la texture, de l’image vers la matière elle-même, l’épaisseur de la peinture et sa rugosité. De l’extérieur, l’œuvre semblait traversée d’une poésie mélancolique ; de près, dans les reliefs et les aspérités de la matière, se révélait un paysage plus complexe, intranquille, où le regard se perd jusqu’à perdre la notion du temps.

Je crois que nous projetons une part de nous-mêmes dans les œuvres qui nous traversent. Ce n’est pas seulement ce qui est donné à entendre ou à voir qui importe, mais la manière dont nous choisissons d’y entrer.

De la même manière, l’expérience de l’art a ce pouvoir de changer notre manière d’être au monde.

Peut-être faut-il accepter cela : se laisser traverser, avec assez d’humilité pour accueillir ce qui nous dépasse. Au détour d’une œuvre, quelque chose s’ouvre, et sans nous en rendre compte, nous ne sommes déjà plus tout à fait celui que nous étions.

Mickaël PETIT ©Rivages Sonores

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