Christine Ott • Time To Die

Alors qu’il ne cesse de pleuvoir depuis des semaines, nous plongeons dans l’écoute de ’Time To Die’ dernier album de Christine Ott paru chez Gizeh Records et dans lequel la pluie occupe une place toute particulière, à l’instar de Blade Runner, film auquel l’album fait en partie référence. 

Ce n’est donc pas un hasard si l’album débute dans un véritable déluge de textures électroniques transformant l’écoute en une expérience physiquement éprouvante tant l’on ressent le vent et la pluie glaciale nous fouetter le visage. Le mastering signé par Lawrence English n’est sans doute pas étranger à cette expérience sensorielle faisant figure de référence lorsqu’il s’agit de créer de véritables tempêtes acoustiques.

Peinant à avancer dans ce maelström sonore, une soudaine accalmie fait émerger la voix à la fois paisible et résignée de Casey Brown dans une lecture du ’Monologue des Larmes dans la Pluie’. Initialement déclamée par Rutger Hauer comme final bouleversant du chef-d’oeuvre de Ridley Scott, ces mots prennent aujourd’hui une résonance particulière en nous plaçant face à nos contradictions : si la pandémie nous contraint à accepter la fragilité de notre existence comme notre propre mortalité, l’idéologie transhumaniste quant à elle, s’oppose à notre finitude en plaçant dans la science et la technologie l’espoir d’une potentielle immortalité. Aspirerions-nous à dépasser notre humanité pour devenir à notre tour des replicants ?

Christine Ott semble questionner cette dichotomie en ouvrant un passage entre le monde des vivants et celui des morts, jouant avec élégance sur les contrastes et les intensités. 

Ce serait une erreur de définir ‘Time To Die’ comme une oeuvre grave en se fiant uniquement à son titre. Il n’en est rien, l’album se révèle être un clair-obscur complexe, à la fois bouleversant et réconfortant, alternant moments de mélancolie et de quiétude.

Une fois passée cette introduction épique et futuriste, le disque prend une nouvelle tournure en délaissant momentanément les synthétiseurs pour des sonorités plus acoustiques, le piano occupant largement l’avant de la scène. Subtile et profond dans ‘Brumes’ où les premières notes éparses se métamorphosent progressivement en un épais rideau d’arpèges d’une intensité dramatique remarquable. Puis enveloppé par une voix céleste et maternelle dans l’évanescent ‘Landscape’, semblable à une berceuse nostalgique entonnée avec tendresse. L’espace de quelques minutes, nous faisons face à nos angoisses d’enfants les plus profondes, appréhendant de nous laisser glisser dans le sommeil par peur de ne jamais nous réveiller.

Sur ‘Horizons Fauves’, le piano de Christine Ott est rejoint par les textures sonores de Mathieu Gabry (son binôme dans le projet Snowdrops) apportant de l’épaisseur au mixage mais aussi et surtout une puissance narrative significative à ce titre résolument cinématographique.

Nous arrivons ensuite au climax de cet album avec ‘Comma Openning’ troisième version d’un même morceau venant clore un triptyque fabuleux initié en 2020 avec l’album ‘Chimères (pour Ondes Martenot)‘  (Nahal Recordings) et renouvelé sur ’Volutes‘ avec le projet Snowdrops (Injazero)

Si chacune des 3 versions diffère de la précédente par des arrangements subtilement différents, la grandeur de ce titre repose essentiellement sur la virtuosité de Christine Ott aux Ondes Martenots et son interprétation à fleur de peau, faisant de ’Comma’ une des rares compositions que nous sommes capables d’écouter inlassablement avec l’assurance d’être cueilli à chaque écoute par la même émotion.

La version de ‘Time To Die’ sonne comme des retrouvailles avec un être cher, dans cette vie ou dans une autre. Quelle histoire renferme ‘Comma’ ? Seule Christine Ott le sait. Notre interprétation n’importe pas, ne compte que le doux frisson qui nous traverse.

Après ce moment en dehors du temps, ‘Miroirs’ prolonge l’état de spleen, par une composition minimaliste et nostalgique dont chaque note se met peu à peu à rebondir comme la pluie à la surface de l’eau.

Cela nous amène à ‘Pluie’, final majestueusement mélancolique, où le piano et les Ondes Martenots s’étreignent désespérément comme deux amants devant l’abîme. 

Une dernière envolée voit le vibraphone de Mathieu Gabry rejoindre les arrangements avant que la vie ne semble s’échapper doucement par quelques faibles coups de timbales, comme un coeur qui abandonne. Il est temps de mourir.

Continuant l’histoire là où ‘Only Silence Remains’ l’avait laissé en 2016, Christine Ott nous parle  avec ‘Time To Die’ de notre rapport à la mort, que l’on y soit directement confronté ou que nous ayons à accompagner un proche dans ses derniers instants. Comment trouver les mots ou les gestes qui apaisent ? Comment trouver la force, le courage et la paix nécessaire pour, lorsque l’heure est venue, accepter la fin et le néant ? Les mots sont dérisoires là où la musique de Christine Ott semble être un début de réponse. Il n’y aura pas de déluge après nous, des larmes dans la pluie, avant que le temps ne remplace la tristesse par la mélancolie, la mélancolie par la nostalgie, la nostalgie par le souvenir.

Si, « notre besoin de consolation est impossible à rassasier » (Stig Dagerman), Christine Ott contribue néanmoins avec ‘Time To Die’ à apaiser les âmes tourmentées, de ce côté ou de l’autre du miroir.

Écouter / Acheter ‘Time To Die’

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Mickaël Petit – Rivages Sonores

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