Charbel Haber • May A Soft Sun Bless Your Sky While You Wait For The Inevitable : Sous la peau, la paix.

Charbel Haber signe avec May a Soft Sun Bless Your Sky While You Wait for the Inevitable un disque bouleversant publié sur le label Ruptured. Comme souvent chez lui, le langage sonore s’articule autour d’un dispositif minimaliste, construit à partir d’une guitare, d’un système modulaire et de quelques boucles d’effets. Ce choix permet au propos de se déployer sans être dissimulé ni étouffé par une superposition de couches sonores dans lesquelles on pourrait s’enliser. Ici, Charbel Haber évite cet écueil, grâce à ce parti pris de dépouillement, et donne naissance à un album d’une grande puissance, porté par une sincérité sans artifices.

D’abord, il y a cette pochette magnifiquement illustrée par l’artiste Ali Cherri : sur un fond immaculé, la représentation à l’aquarelle d’un lièvre, dont on ne sait s’il flotte dans le néant ou s’il est allongé sur le flanc, un peu comme un Dormeur du Val. À l’endroit du cœur, l’encre rouge, diffuse, laisse deviner une blessure.

L’image figée sur la pochette de l’album ne permet pas de savoir si la vie l’a déjà quitté ou s’il respire encore. Ce lièvre demeure suspendu entre deux états. S’accroche-t-il à ce qu’il lui reste de vie ? S’abandonne-t-il dans un dernier relâchement à sa fin ?

Ni vivant, ni mort, plutôt suspendu dans un moment d’apnée, niché entre une inspiration et une expiration, où le temps semble s’être arrêté un instant, comme au sommet d’une parabole. En dehors du temps, comme en dehors de soi, rien ne peut vraiment lui arriver.

Et puis il y a ce titre d’une poésie imparable, May A Soft Sun Bless Your Sky While You Wait For The Inevitable, qui dit aussi cet état d’apesanteur et de plénitude née de la caresse de l’aube (ou du crépuscule ?). Un soleil doux derrière des paupières closes, dont la lumière révèle notre propre sang, pulsant à l’intérieur de nous. C’est comme observer la mécanique de la vie à l’intérieur de soi dans un moment de pleine conscience.

La peau de nos paupières devient alors, une frontière fragile entre deux mondes qui cohabitent : l’un, à l’intérieur de nous, l’autre, tout autour, et qui s’affrontent parfois dans des conflits invisibles (conflits de valeurs ou de conscience) et cela nous place devant cette vérité froide : nous n’avons véritablement de prise que sur nos propres limites.

Et le sang, lorsqu’il se met à couler en dehors des corps, est trop souvent la conséquence d’idéaux qui ne sont en réalité que des écrans de fumée, derrière lesquels se cachent la cupidité, les jeux de pouvoir et ce qui constituera un jour peut-être l’effondrement de toute une civilisation ; pour des frontières immatérielles,  déplacées par la violence, alors qu’elles n’existent que parce que l’on a bien voulu, un jour, les dessiner.

Dans ce théâtre immense et foutraque, les personnages principaux avancent masqués, et la paix semble devenir un mirage, s’éloignant à mesure qu’ils nous assurent qu’ils nous en rapprochent. Alors la mort, imprévisible et arbitraire, frappe au hasard et s’abat sur ceux qui, par un cruel concours de circonstances, se trouvaient simplement au mauvais endroit, au mauvais moment, pris dans des mouvements de forces qui les dépassent.

Une poignée de prédateurs, qui ne chassent pas mais obligent leurs proies à s’entretuer. 

C’est peut-être bien cela que raconte ce disque de Charbel Haber, avec son titre poignant. Faire des limites de notre corps une frontière, une forteresse imprenable, d’où l’on protégerait la seule chose qui nous appartient lorsque cette guerre nous a tout pris :

Sentir la douce chaleur d’un soleil de printemps et y croire encore comme au lendemain.

Mickaël PETIT © Rivages Sonores

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