Souvent, il est question de mémoire dans la musique d’Alessandro Cortini.
Souvent, elle est empreinte d’une mélancolie discrète, accompagnée de cette sensation de pesanteur diffuse dont on ne sait dire à quel moment exactement elle est apparue, ni à quel moment elle nous a quittés, ni même si elle nous a vraiment quittés. Peut-être, simplement, a-t-on fini par s’y habituer, comme on s’habitue à l’obscurité.
Dans les recoins de notre mémoire couvent des feux que l’on croyait éteints.
Certains nous réchauffent. On vient s’y réfugier comme on rend visite à cet ami qui sait être là, simplement, sans dire un mot. D’autres nous brûlent encore. On y revient pourtant, encore et encore, comme si quelque chose restait à résoudre.
C’est un mécanisme mystérieux, une sorte de dédoublement, ou plutôt de surimpression. À nos perceptions du présent se mêlent des images et des voix d’hier. Comme un voile qui nous empêche d’être tout à fait là, dans l’instant.

Revisiter sa mémoire, c’est être à la fois déplacé et différé. C’est ce que l’on ressent à l’écoute de Memorie. Un glissement de lieu et de temporalité, porté par ces boucles d’EMS Synthi qui s’égrènent peu à peu.
Comme nos souvenirs sous l’effet du temps : les contours s’estompent, les détails se dérobent, les fragments deviennent plus difficiles à assembler. L’évocation de l’image est là, mais l’image en elle même, de plus en plus imprécise. Alors on répète, inlassablement. Des boucles, encore. Des motifs comme des mantras, dont on espère que la répétition retiendra ce qui, aussi doucement qu’inexorablement, s’efface. Pour ne pas oublier.
Elle est peut-être là, l’obsession qui se glisse dans la musique d’Alessandro Cortini : la peur de l’oubli. De ce et de ceux qui nous ont construits. De nos origines, de notre enfance et de ce qu’il en reste d’innocence.

Mais la mémoire ne conserve pas seulement ce que l’on voudrait sauver. Elle nous rappelle aussi ce dont on aurait aimé tirer les leçons.
Plus je vieillis, plus je m’attriste de voir la désillusion supplanter l’émerveillement. Nous voir répéter les erreurs du passé est un supplice. L’être humain ne cesse de me décevoir. Chaque tentative de réparer la violence passée engendre une nouvelle violence.
Plutôt que des boucles répétées et alanguies. J’entends un lamento. Pour revenir sans cesse sur ce qui reste irrésolu. Rejouer les mêmes scènes, avec l’illusion qu’un jour, nous finirons par comprendre.
Finalement, je me dis que, peut-être, l’oubli est une chance.
Mickaël PETIT © Rivages Sonores
